États-Unis, Haïti, deux poids, deux mesures.
Le même ouragan Sandy a ravagé successivement les côtes d'Haïti, puis
celles des États-Unis. Un même phénomène en l'espace de quelques jours, avec
pourtant deux traitements très différents sur les télévisions et les radios :
elles ont beaucoup parlé de New York, et heure par heure l'auditeur a été
informé de l'avancée du cyclone, des préparatifs pour l'affronter, des
conséquences pour le métro, des tunnels inondés, des queues aux pompes à
essence, des vols d'avion annulés, des maisons sans électricité et sans
chauffage, de la neige qui a suivi. Mais des Caraïbes et d'Haïti, à peine
quelques flashs. Ainsi, le site Internet Acrimed (1) relève les mentions du
cyclone sur France 2, qui est un exemple parmi d'autres : entre le 26 octobre
et le 2 novembre, trente minutes ont été réparties en différentes séquences sur
les conséquences de Sandy sur New York ; vingt secondes y ont été consacrées
pour tous les pays des Caraïbes. Le 3 novembre, France 2 annonce en une minute
et trente secondes « le cri des oubliés de l'ouragan Sandy sur les Caraïbes ».
Oubliés par qui ? L'oubli est-il comblé en se contentant de le mentionner ?
Or la situation en Haïti est tout à fait catastrophique : Sandy a anéanti
près de 70 % des cultures dans une grande partie du pays. Les récoltes à venir
seront maigres, notamment au sud. Des routes, et des ponts ont été détruits
empêchant les secours ; la distribution d'eau et d'électricité est rendue très
difficile. Aux inondations et destructions provoquées par Sandy, en particulier
dans les camps de toile qui abritent encore 400 000 personnes, s'ajoutent les
ravages du choléra, disséminé une fois de plus par l'eau qui envahit toutes les
terres. Déjà 7 500 morts depuis les débuts de l'épidémie en octobre 2010. Les
transports des secours médicaux sont difficiles, les précautions à prendre
deviennent des luxes impossibles. Le pays vit une fois de plus le drame
extrême, sans capacité de protection ni de reconstruction.
Pourquoi alors une telle différence de traitement dans les médias français
en général ? Bien sûr la proximité des élections présidentielles américaines a
joué, bien sûr aussi la présence d'un correspondant permanent à New York et la
capacité de donner des images rendent les reportages plus faciles. Mais
justement, là est le problème de l'information : les reportages doivent-ils
aller là où se trouvent les caméras et les journalistes ? Ou n'est-ce pas aux
journalistes et aux caméras de se déplacer là où se produisent les drames les
plus graves ? Car entre les Américains qui se plaignent de ne plus avoir
d'essence et d'électricité à leur disposition pour faire fonctionner toutes
leurs machines et les Haïtiens qui n'ont plus ni nourriture, ni toit, ni eau
potable, il y a là deux poids, deux mesures.
Une des raisons de ces différences de traitement relève aussi du récepteur
: il se fatigue de voir la misère lointaine dans tous les sens du terme,
notamment dans des pays et des cultures qui lui sont très étrangères, et qui
par la constatation de la pauvreté extrême peut mener à un misérabilisme démotivant
: de toute façon personne n'y peut rien ! Alors que chacun sait que les
Américains se sortiront sans peine des ennuis qui leur tombent dessus, il est
facile de compatir à leur détresse momentanée. Mais quels sentiments, sinon le
désespoir peut créer la situation haïtienne ?
Compatir longtemps avec la grande misère demande une capacité d'écoute et
d'empathie dont le téléspectateur ne se sent pas trop capable à longueur de
jour, surtout à la fin d'une journée de travail, vers 20 heures. De plus, étant
lui-même dans une situation de spectateur passif, il n'a pas tellement envie
d'être dérangé, mis mal à l'aise. Il ne réclame pas d'images de situations qui
demanderaient une intervention de l'extérieur. Les télévisions le savent. Elles
préfèrent montrer la toute puissante Amérique prise dans un film catastrophe dû
à des phénomènes naturels exceptionnels. On ne fait pas de film catastrophe
avec la souffrance de la misère haïtienne.
(1) Article publié par Henri Maler le 5
novembre sur le site Acrimed, Observatoire des médias.
Pierre de CHARENTENAY
rédacteur en chef de la revue Études
dans le journal La Croix du 22/11/2012
rédacteur en chef de la revue Études
dans le journal La Croix du 22/11/2012

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