Petros freina, fit
crisser les roues de son vélo et
posa l'engin à la va-vite contre le
mur de l'auberge.
- Siga ! Doucement
!
Chaque fois que sa mère le voyait, c'était siga.
- J'ai vu le 10 heures arriver, dit Petros
à sa mère. Il n'arrêtait
pas de se vider. C’est sûr que ce
soir, il y aura encore
du monde.
Le « 10 heures », c’était le premier des catamarans reliant le Pirée à l'île.
- Si la veille de
Pâques, il n'y a personne, c'est à désespérer,
murmura sa mère pendant qu'elle
versait une lampée d'huile d'olive sur sa poêle
- Je vais au Phare, lança
Petros.
Le garçon quitta la cuisine par
la porte du fond et grimpa les marches par deux. Arrivé dans sa chambre, il
saisit sa canne à pêche, un seau, y mit son bol d'appâts, et redescendit en
vitesse. En un instant, il était sur son vélo, et trois minutes plus tard,
il s’installait à pointe de l'île, là où la mer était profonde. Il se disait que le jour
viendrait où il ramènerait à son père un loup de quatre ou cinq kilos. Dans
l’heure toute l’île serait au courant. Tu sais que le fils de Iossif a attrapé un loup de quatre quatre kilos et quelque ? Le gamin n’a pas10 ans !
Et tout seul, en
plus !
La pêche, c'était sa passion.
C'était aussi l'occasion d'être gratifié d'un sourire de son père, lorsque ce
qu'il lui rapportait pouvait constituer un plat, un vrai plat, que sa mère
pouvait cuisiner et son père servir à l'un de ses clients. Mais de tels moments
étaient rares. Les poissons ne couraient pas vers son hameçon. Les bons jours,
il ramenait une petite platée de maridès. Du menu fretin...
Il lança son fil aussi loin qu'il
put et dans les secondes qui suivirent, il ressentit une petite secousse.
Et si c'était son jour de chance ? « Grâce
à l'Epitaphios ! se dit l'enfant,
bien sûr ». Il avait passé tout l'après-midi de l’avant-veille
à orner le dais fleuri qui symbolisait le tombeau du
Christ et que chaque église préparait pour la procession de Vendredi. Petros
avait travaillé saans relâche à piquer des
violettes et à en faire des guirlandes que Kosmas, le
pope de Saint-Nicolas, accrochait sur le dais. Et c'était leur Epitaphios
qui avait été déclaré le plus beau de l'île.
Le cœur battant, il ramena sa ligne, craignant à chaque seconde
que la petite tension ne s'arrête, comme cela arrivait souvent, et qu'il soit
bon pour remplacer l'appât. Mais la tension persista, et quelle ne fut pas sa joie de voir s'agiter un rouget ! Le plus fin, le plus précieux des poissons ! Il le décrocha, le plaça
dans le seau rempli d’eau et le regarda
frétiller quelques secondes, histoire de s'assurer qu’il ne rêvait pas.
Puis il se remit à sa pêche. A
peine avait-il lancer sa ligne qu’à nouveau ça mordait ! Il ramena un deuxième poisson,
et miracle des miracles, c’était encore un rouget ! Il recommença et en
attrapa un autre ! Puis un autre ! Et un autre encore ! Que dirait son père ? Est-ce que les gens de
l’île le croiraient lorsqu’il leur raconterait cette histoire ?
Il poursuivit sa pêche avec
frénésie jusqu’à ce que son seau soit plein. Il avait attrapé trente rougets.
Très troublé, il se leva, et, au moment où il s’apprêtait à relever son vélo,
il vit devant lui un Homme grand et mince, barbu, habillé de blanc, très beau,
qui me regardait d’un air calme.
Petros ne le connaissait pas,
alors que sur l’île, il connaissait tout le monde. Et il était évident qu’il ne
s’agissait pas d’un touriste.
- Qui es-tu ?», demanda Petros.
L'Homme lui répondit qu'il était
venu la veille voir la procession de l'Epitaphios, dont on lui avait dit
que c'était l'une des plus belles de toute
la Grèce.
- Tu étais là hier après-midi ? Lui demanda l'enfant.
- Bien sûr, lui répondit l'Homme.
Et même la veille. J'ai vu la façon délicate dont tu préparais les guirlandes
de violettes que Kosmas enroulait sur le dais. Celui que vous célébriez en
aurait été content.
- Nous célébrions le seigneur,
dit Petros
Il regarda la mer, très troublé.
Qu'avait-elle de particulier ce jour-là pour qu'il attrape trente rougets ? Et
d'où cet Homme savait qu'il avait confectionné les guirlandes de violettes ?
Il se retourna, prêt à lui poser
mille questions. Mais l'Homme avait disparu. Craignant d'avoir rêvé, il regarda
vite son seau. Les rougets étaient toujours là.
Il fit glisser l'anse du seau sur
son guidon et rentra à l'auberge où Kosmas était attablé avec son père devant
un verre de vin résiné.
- Je n'en crois pas mes
yeux, fit son père en regardant le seau.
- ΙΧΘYΣ ! fit le pope. Poisson !
As-tu oublié le message que porte ce mot, symbole de résurrection ?
Et il l'épela : iota, chi, thita,
ipsilon,sigma.
L'ΗΣΟYΣ ΧΡΙΣΤΟΣ ΘΕΟY ΥΙΟΣ ΣΩΤΗΡ.
Jésus-Christ Sauveur, fils de
Dieu.
Metin Arditi dans La Croix du 10
avril 2017


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