vendredi 17 février 2012

LECTURE

Ainsi en va-t-il de Ouagadougou, capitale des coups d'Etat, où l'on imprime plus de tracts de propagande que de bulletins de vote: dans la nuit du 17 mai 1983, un nouveau putsch se prépare, le énième depuis l'indépendance. Thomas Sankara, simple capitaine devenu premier ministre, va être écarté du pouvoir. ... Evidemment, la France s'en mêle. On murmure que le monsieur Afrique de l'Elysée, surnommé l'arracheur de dents, a fait le déplacement depuis Paris. Les pantalons blancs, Grandville le financier à moitié aveugle, Ezz l'aviateur, Vittorio l'arpenteur du désert font enfler la rumeur. Même Weller, le journaliste revenu de tout, y va de son commentaire, relayé par la Tantie J'ai Faim qui règne sur un bruyan essaim de jolies bordelles, et tous les petits bana-bana des quartiers miséreux.
Les sarcasmes fusent plus que les coups de feu. Et pourtant! Malgré leur esprit railleur et fataliste, Noirs et Blancs confondus, tous se désespèrent. Les uns rêvent d'une Afrique enfi n débarrassée de ses oppresseurs. Les autres auraient peut-être préféré naître du côté des opprimés. Le continent vit en eux plus encore qu'ils n'y vivent.
Car on ne se remet jamais des crépuscules sous le tropique, quand le rouge de la latérite répond au ciel ensanglanté.
Avec son choeur (le petit peuple de Ouaga), son héros sacrifié (Sankara) et la main implacable du destin (la politique étrangère de la France), ce roman mêle l'érudition au parler populaire d'Afrique de l'Ouest pour raconter par le menu la série de coups d'Etats qui transformera la Haute-Volta en Burkina Faso.




" A la une, la photo d'une foule en liesse. En bas, dans le coin gauche, quelqu'un lève deux doigts. ...

C'est Pélagie. A sa gauche, c'est moi, Kimia. C'était le 15 août 1960. La nuit de notre Indépendance. Pour Pélagie et moi, il s'agissait plus d'une occasion de réjouissance que d'une date historique. " Suit le récit d'une amitié ente deux jeunes femmes que l'évolution de leur pays va séparer un temps. Amitié profonde, complexe, sillonnée de rivalités, de jalousie et, surtout, mue par une indéfectible solidarité au coeur d'un monde divisé.
Entre Pélagie et Kimia, un Moundélé, comme on appelle les Blancs, là-bas ! Mais ne serait-il pas, lui aussi, un enfant de Poto-Poto ?. Doublant l'intrigue amoureuse, une plongée dans les consciences de trois êtres dont les identités se forgent à la fusion des boues et des glaises des sols d'Afrique et d'ailleurs. A contre-courant des clichés, l'auteur, à l'écriture dépouillée, rapide, cinématographique, nous offre trois palpitants destins en perpétuels dialogues.
De l'Europe aux Etats-Unis, ce trio fiévreux de passion et d'intelligence reste uni par une aspiration commune, le désir de s'assumer et de se dépasser, que traversent les parfums et les saveurs du Congo dans les rythmes des rumbas du pays bantou.




A l'inverse des Africains-Américains pour lesquels l'esclavage et la ségrégation constituent une histoire commune et enracinée dans le sol des Etats-Unis, les noirs de France entretiennent avec leurs origines éparses (car il y a loin des Antilles au Sénégal...) un lien ambigu. Qu'ils viennent d'arriver dans l'Hexagone ou qu'ils y soient nés, ils conservent de la patrie d'origine, celle de l'enfance ou celle des ancêtres, l'image d'un éventuel refuge au cas où leur situation ici viendrait à trop leur déplaire. Français ,ils le sont ou aspirent à l'être, et pourtant ils demeurent inexorablement "franco-quelque chose". Refus de s'intégrer ou apport à une "France multiculturelle"? Pour répondre à cette question, Alain Mabanckou retrace son propre parcours, son enfance au Congo où il ne rêvait que d'Europe, son arrivée à Nantes pour suivre des études de droit, les vexations que lui valut sa couleur de peau mais qu'il envisage aujourd'hui avec humour, son départ pour Paris, la publication de ses premiers livres. En juriste, il s'interroge aussi sur l'impact de l'article un de la constitution, qui, dans un souci très théorique d'égalité, interdit les statistiques ethniques et cette discrimination positive à laquelle les anglo-saxons ont trouvé le nom moins péjoratif d'"affirmative action". Et s'il n'hésite pas à reprocher à ses "frères de couleur" leur propension à trop invoquer leur généalogie, il tance aussi les Français qui les y renvoient. Car le prix Renaudot le sait : écrivain français, il restera pourtant toujours aux yeux de quelques-uns un Franco-quelque chose.

A partir de "chapitre.com"

Aucun commentaire: